{"id":177,"date":"2024-04-22T18:37:27","date_gmt":"2024-04-22T16:37:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.gazlacrymo.fr\/?p=177"},"modified":"2024-04-22T18:37:27","modified_gmt":"2024-04-22T16:37:27","slug":"des-tranchees-de-1914-a-notre-dame-des-landes-gaz-lacrymogene-des-larmes-en-or","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/2024\/04\/22\/des-tranchees-de-1914-a-notre-dame-des-landes-gaz-lacrymogene-des-larmes-en-or\/","title":{"rendered":"Des tranch\u00e9es de 1914 \u00e0 Notre-Dame-des-Landes Gaz lacrymog\u00e8ne, des larmes en or"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627\">Lien vers l&rsquo;article<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Comme les manifestants fran\u00e7ais \u2014 ceux de Mai 68, mais aussi ceux qui se mobilisent pour la \u00ab&nbsp;zone \u00e0 d\u00e9fendre&nbsp;\u00bb de Notre-Dame-des-Landes ou contre la s\u00e9lection universitaire \u00e0 Nanterre&nbsp;\u2014, les protestataires du monde entier font une exp\u00e9rience commune&nbsp;: l\u2019inhalation de gaz lacrymog\u00e8ne. En un si\u00e8cle, cette arme pr\u00e9sent\u00e9e comme inoffensive s\u2019est impos\u00e9e comme l\u2019outil universel du maintien de l\u2019ordre.par&nbsp;Anna Feigenbaum&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#tout-en-haut\">Gaz lacrymog\u00e8ne, des larmes en&nbsp;or\u2191<\/a>play<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/local\/cache-vignettes\/L890xH593\/img003-3-3df15.jpg?1524793714\" alt=\"JPEG - 527\u00a0ko\" \/><figcaption>Danielle Tunstall. \u2014 \u00ab&nbsp;Gas Mask&nbsp;\u00bb (Masque \u00e0 gaz), vers 2000Creative Commons CC0&nbsp;&#8211; pixabay.com<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Contrairement&nbsp;\u00e0 d\u2019autres march\u00e9s, l\u2019industrie du maintien de l\u2019ordre ne craint ni les troubles sociaux ni les crises politiques \u2014 bien au contraire. Les r\u00e9voltes du \u00ab&nbsp;printemps arabe&nbsp;\u00bb en&nbsp;2011 et les manifestations qui ont \u00e9branl\u00e9 le monde ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont fait exploser les ventes de gaz lacrymog\u00e8ne et d\u2019\u00e9quipements anti\u00e9meute. Carnets de commandes en main, les commerciaux sillonnent la plan\u00e8te. Des arm\u00e9es d\u2019experts se tiennent \u00e0 l\u2019aff\u00fbt du moindre fr\u00e9missement populaire pour conseiller fabricants et acheteurs sur les bonnes affaires du jour. Le gaz lacrymog\u00e8ne est sans conteste leur produit-vedette&nbsp;: universellement consid\u00e9r\u00e9 par les gouvernements comme le rem\u00e8de le plus fiable et le plus indolore \u00e0 la contestation sociale, comme une panac\u00e9e contre le d\u00e9sordre, il ne conna\u00eet ni fronti\u00e8res ni concurrence.<\/p>\n\n\n\n<p>Quels dommages cause-t-il \u00e0 ses victimes&nbsp;? Quels probl\u00e8mes pose-t-il en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique&nbsp;? Nul ne le sait, car personne ne s\u2019en soucie. Dans aucun pays il n\u2019existe d\u2019obligation l\u00e9gale de recenser le nombre de ses victimes. Aucune obligation non plus de fournir des donn\u00e9es sur ses livraisons, ses usages, les profits qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re ou sa toxicit\u00e9 pour l\u2019environnement. Depuis presque un si\u00e8cle, on nous r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il ne fait de mal \u00e0 personne, que ce n\u2019est rien de plus qu\u2019un nuage de fum\u00e9e qui pique les yeux. Quand des gens en meurent \u2014 l\u2019organisation Physicians for Human Rights a par exemple comptabilis\u00e9 trente-quatre morts li\u00e9es \u00e0 l\u2019usage de gaz lacrymog\u00e8ne lors des manifestations \u00e0 Bahre\u00efn en&nbsp;2011-2012&nbsp;&nbsp;(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nb1\">1<\/a>)&nbsp;\u2014, les pouvoirs publics r\u00e9torquent qu\u2019il s\u2019agit simplement d\u2019accidents.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, le gaz lacrymog\u00e8ne n\u2019est pas un gaz. Les composants chimiques qui produisent l\u2019\u00e9panchement lacrymal \u2014 du latin&nbsp;<em>lacrima,<\/em>&nbsp;\u00ab&nbsp;larme&nbsp;\u00bb \u2014 portent les jolis noms de CS (2-chlorobenzylid\u00e8ne malonitrile), de CN (chloroac\u00e9toph\u00e9none) et de CR (dibenzoxaz\u00e9pine). Ce sont des agents irritants que l\u2019on peut conditionner aussi bien sous forme de vapeur que de gel ou de liquide. Leur combinaison est con\u00e7ue pour affecter simultan\u00e9ment les cinq sens et infliger un trauma physique et psychologique. Les d\u00e9g\u00e2ts que le gaz lacrymog\u00e8ne occasionne sont nombreux&nbsp;: larmes, br\u00fblures de la peau, troubles de la vue, mucosit\u00e9s nasales, irritations des narines et de la bouche, difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9glutir, s\u00e9cr\u00e9tion de salive, compression des poumons, toux, sensation d\u2019asphyxie, naus\u00e9es, vomissements. Les \u00ab&nbsp;lacrymos&nbsp;\u00bb ont aussi \u00e9t\u00e9 mis en cause dans des probl\u00e8mes musculaires et respiratoires \u00e0 long terme&nbsp;(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nb2\">2<\/a>).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une forme \u00ab&nbsp;humaine&nbsp;\u00bb de violence d\u2019\u00c9tat<\/h3>\n\n\n\n<p>Le recours \u00e0 l\u2019arme chimique remonte au moins \u00e0 l\u2019Antiquit\u00e9. Pendant la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se, les bellig\u00e9rants utilisaient des gaz sulfureux contre les cit\u00e9s assi\u00e9g\u00e9es. Mais c\u2019est au milieu du XIXe&nbsp;si\u00e8cle que les progr\u00e8s de la science ont lanc\u00e9 les d\u00e9bats \u00e9thiques sur son usage. Les premi\u00e8res tentatives de restreindre l\u2019utilisation d\u2019armes chimiques et biologiques remontent aux conf\u00e9rences de La Haye de&nbsp;1899 et&nbsp;1907, mais leur formulation ambigu\u00eb r\u00e9duisit ces accords \u00e0 peu de chose. La premi\u00e8re guerre mondiale allait servir ensuite de laboratoire \u00e0 ciel ouvert pour l\u2019\u00e9laboration d\u2019une nouvelle gamme de poisons.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est g\u00e9n\u00e9ralement admis que les troupes fran\u00e7aises ont inaugur\u00e9 le r\u00e8gne du lacrymog\u00e8ne lors de la bataille des fronti\u00e8res d\u2019ao\u00fbt&nbsp;1914, en tirant dans les tranch\u00e9es adverses des grenades remplies de bromac\u00e9tate d\u2019\u00e9thyle \u2014 une substance irritante et neutralisante, mais non l\u00e9tale \u00e0 l\u2019air libre. Les Allemands r\u00e9pliqu\u00e8rent en avril&nbsp;1915 par un produit infiniment plus mortel, le gaz moutarde, ou yp\u00e9rite \u2014 le premier cas dans l\u2019histoire d\u2019usage massif d\u2019une arme chimique au chlore.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord distanc\u00e9s dans cette course \u00e0 l\u2019innovation, les Am\u00e9ricains n\u2019allaient pas tarder \u00e0 rattraper leur retard. Le jour m\u00eame de leur entr\u00e9e en guerre, les \u00c9tats-Unis cr\u00e9ent un comit\u00e9 de recherche&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;pour mener des investigations sur les gaz toxiques, leur fabrication et leurs antidotes \u00e0 des fins de guerre<\/em>&nbsp;(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nb3\">3<\/a>)&nbsp;<em>&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;mais aussi un service de la guerre chimique (Chemical Warfare Service, CWS), g\u00e9n\u00e9reusement dot\u00e9 en moyens et en effectifs. En juillet&nbsp;1918, le sujet monopolise l\u2019attention de pr\u00e8s de deux mille scientifiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le conflit, les militaires se montrent divis\u00e9s. Ceux qui ont vu de leurs yeux les ravages caus\u00e9s par l\u2019arme chimique d\u00e9noncent son caract\u00e8re inhumain, aggrav\u00e9 par la peur et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle propage. Les autres lui trouvent une certaine magnanimit\u00e9, au motif qu\u2019elle ferait moins de morts qu\u2019un feu roulant d\u2019artillerie. Un biochimiste de Cambridge, John Burdon Sanderson Haldane, plaide pour l\u2019efficacit\u00e9 des gaz de guerre, taxant leurs d\u00e9tracteurs de sentimentalisme&nbsp;: si l\u2019on peut&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;se battre avec une \u00e9p\u00e9e&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;pourquoi pas&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;avec du gaz moutarde&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019historien Jean Pascal Zanders, les controverses qui ont suivi la premi\u00e8re guerre mondiale nous ont l\u00e9gu\u00e9 un double h\u00e9ritage&nbsp;(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nb4\">4<\/a>). D\u2019une part, elles ont consacr\u00e9 la distinction entre les \u00ab&nbsp;gaz toxiques&nbsp;\u00bb \u2014 dont on d\u00e9battit autrefois \u00e0 La Haye \u2014 et les nouvelles armes chimiques invent\u00e9es entre&nbsp;1914 et&nbsp;1918. Ce distinguo r\u00e9appara\u00eetra \u00e0 maintes occasions dans les conventions internationales, l\u00e9gitimant que l\u2019on interdise certaines armes pour en approuver d\u2019autres, pr\u00e9sent\u00e9es comme non l\u00e9tales. C\u2019est en vertu de ce raisonnement que le gaz lacrymog\u00e8ne a emprunt\u00e9 une voie l\u00e9gale plus favorable que d\u2019autres agents toxiques. D\u2019autre part, on prend alors tr\u00e8s \u00e0 c\u0153ur les int\u00e9r\u00eats commerciaux li\u00e9s \u00e0 l\u2019expansion de l\u2019industrie chimique. Brider sa cr\u00e9ativit\u00e9 dans le domaine militaire lui porterait un pr\u00e9judice insupportable \u2014 un argument toujours en vigueur un si\u00e8cle plus tard. \u00c0 partir du trait\u00e9 de Versailles&nbsp;(1919) et du protocole de Gen\u00e8ve&nbsp;(1925), les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques des puissances alli\u00e9es vont ainsi se fondre dans le droit international. La page de la guerre \u00e9tant tourn\u00e9e, maintenir la paix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de leurs fronti\u00e8res \u2014 et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, dans leurs d\u00e9pendances coloniales \u2014 devient une priorit\u00e9 pour les Am\u00e9ricains et les Europ\u00e9ens. D\u2019o\u00f9 leur int\u00e9r\u00eat croissant pour les gaz lacrymog\u00e8nes, dont le CWS et son directeur, le g\u00e9n\u00e9ral multim\u00e9daill\u00e9 Amos Fries, seront les ardents pionniers.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ann\u00e9es&nbsp;1920 annoncent l\u2019\u00e2ge d\u2019or du \u00ab&nbsp;lacrymo&nbsp;\u00bb. Capitalisant sur l\u2019essor des armes chimiques durant la guerre, Amos Fries convertit ce venin en outil politique \u00e0 usage quotidien. Gr\u00e2ce \u00e0 un lobbying acharn\u00e9, il parvient \u00e0 modeler une nouvelle image du gaz lacrymog\u00e8ne, assimil\u00e9 non plus \u00e0 une arme toxique, mais \u00e0 un moyen inoffensif de pr\u00e9server l\u2019ordre public. Flanqu\u00e9 d\u2019un avocat et d\u2019un officier, il rallie \u00e0 sa cause un large r\u00e9seau de publicitaires, de scientifiques et d\u2019hommes politiques charg\u00e9s de promouvoir dans les m\u00e9dias ces&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;gaz de guerre pour temps de paix&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La presse \u00e9conomique se montre logiquement la plus empress\u00e9e \u00e0 diffuser le refrain du \u00ab&nbsp;gaz pour la paix&nbsp;\u00bb. Dans son num\u00e9ro du 6&nbsp;novembre&nbsp;1921, la revue&nbsp;<em>Gas Age-Record<\/em>&nbsp;dresse un portrait extasi\u00e9 du g\u00e9n\u00e9ral Fries. On peut y lire que le&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;chef dynamique&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;du CWS a&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;\u00e9tudi\u00e9 de pr\u00e8s la question de l\u2019usage du gaz et des fum\u00e9es pour affronter les foules et les sauvages. Il est sinc\u00e8rement convaincu que lorsque les officiers de police et les administrateurs coloniaux seront familiaris\u00e9s avec le gaz en tant que moyen de maintenir l\u2019ordre et de prot\u00e9ger le pouvoir, les d\u00e9sordres sociaux et les insurrections sauvages diminueront jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre totalement.<\/em>&nbsp;(\u2026)&nbsp;<em>Les gaz lacrymog\u00e8nes paraissent admirablement appropri\u00e9s pour isoler l\u2019individu de l\u2019esprit de la foule.<\/em>&nbsp;(\u2026)&nbsp;<em>L\u2019un des avantages de cette forme adoucie de gaz de combat tient au fait que, dans son rapport \u00e0 la foule, l\u2019officier de police n\u2019h\u00e9sitera pas \u00e0 s\u2019en servir&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e9chantillon pr\u00e9coce d\u2019argumentaire promotionnel tient en \u00e9quilibre sur un fil \u00e9troit&nbsp;: vanter les vertus r\u00e9pressives du produit tout en c\u00e9l\u00e9brant son caract\u00e8re indolore. L\u2019engouement pour les gaz lacrymog\u00e8nes sur un march\u00e9 qui, jusque-l\u00e0, ne connaissait que la matraque et le fusil doit beaucoup \u00e0 cet art de r\u00e9concilier les antagonismes. Le gaz s\u2019\u00e9vapore. La police peut enfin disperser une manifestation avec&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;un minimum de publicit\u00e9 n\u00e9gative<\/em>&nbsp;(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nb5\">5<\/a>)&nbsp;<em>&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;sans laisser dans son sillage du sang et des ecchymoses. Au lieu d\u2019\u00eatre per\u00e7u comme une forme de torture physique et psychologique, le \u00ab&nbsp;lacrymo&nbsp;\u00bb s\u2019impose dans les esprits comme une forme \u00ab&nbsp;humaine&nbsp;\u00bb de violence d\u2019\u00c9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre leurs prestations \u00e0 la radio et dans les journaux, le g\u00e9n\u00e9ral et son \u00e9quipe organisent des d\u00e9monstrations publiques. Un beau jour de juillet&nbsp;1921, un vieil ami et coll\u00e8gue de Fries, Stephen J. De La Noy, se poste avec une cargaison de gaz sur un terrain pr\u00e8s du centre de Philadelphie. Afin d\u2019illustrer les bienfaits de son arsenal, il a invit\u00e9 les policiers de la ville \u00e0 tester la marchandise. Les journalistes viennent en nombre pour immortaliser la sc\u00e8ne&nbsp;: deux cents agents en uniforme se faisant gazer en pleine figure.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut attendre quelques ann\u00e9es pour passer de l\u2019exp\u00e9rimentation aux travaux pratiques. L\u2019occasion se pr\u00e9sente le 28&nbsp;juillet&nbsp;1932, quand la garde nationale re\u00e7oit l\u2019ordre de disperser des milliers de v\u00e9t\u00e9rans de la premi\u00e8re guerre mondiale rassembl\u00e9s devant le Capitole, \u00e0 Washington. Surnomm\u00e9s \u00ab&nbsp;l\u2019arm\u00e9e bonus&nbsp;\u00bb, ces anciens soldats occupent les lieux avec leurs familles pour exiger le paiement d\u2019un reliquat de salaire que leur minist\u00e8re rechigne \u00e0 d\u00e9bloquer. Une pluie de grenades lacrymog\u00e8nes s\u2019abat sur la foule, provoquant un mouvement de panique. L\u2019\u00e9vacuation brutale se solde par quatre morts, cinquante-cinq bless\u00e9s et une fausse couche. Parmi les victimes, un enfant mort quelques heures apr\u00e8s l\u2019assaut \u2014 officiellement des suites d\u2019une maladie, mais le fait d\u2019avoir respir\u00e9 le gaz empoisonn\u00e9&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;n\u2019a s\u00fbrement pas aid\u00e9&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;dira un porte-parole de l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les v\u00e9t\u00e9rans expuls\u00e9s, le gaz lacrymog\u00e8ne est rebaptis\u00e9 \u00ab&nbsp;ration Hoover&nbsp;\u00bb, en r\u00e9f\u00e9rence au pr\u00e9sident Herbert Hoover&nbsp;(1929-1933), qui leur a envoy\u00e9 la troupe&nbsp;; par allusion aussi aux in\u00e9galit\u00e9s sociales qui se creusent dans le pays. Pour les chefs de la police, les industriels et leurs repr\u00e9sentants, en revanche, l\u2019op\u00e9ration a \u00e9t\u00e9 un succ\u00e8s. Le service des ventes de Lake Erie Chemical, la soci\u00e9t\u00e9 productrice du gaz utilis\u00e9 au Capitole, se fait un plaisir d\u2019inclure des clich\u00e9s de l\u2019\u00e9vacuation sanglante dans son catalogue. Plus tard y figureront aussi des images de gr\u00e9vistes de l\u2019Ohio et de Virginie d\u00e9talant sous les nuages de gaz. \u00ab&nbsp;Un seul homme \u00e9quip\u00e9 de gaz Chemical Warfare peut mettre en fuite mille hommes en armes&nbsp;\u00bb&nbsp;: le slogan orne fi\u00e8rement les plaquettes publicitaires. Le fabricant se vante de fournir une&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;explosion irr\u00e9sistible de douleur aveuglante et suffocante&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;dont il garantit cependant qu\u2019elle n\u2019occasionne&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;aucune blessure durable&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;\u2014 toujours le marketing de l\u2019\u00e9quilibre. Durant la Grande D\u00e9pression, dans les ann\u00e9es&nbsp;1930, les \u00c9tats-Unis recourent de plus en plus aux gaz lacrymog\u00e8nes pour \u00e9touffer la contestation sociale. Selon un comit\u00e9 du S\u00e9nat, les achats de gaz entre&nbsp;1933 et&nbsp;1937, effectu\u00e9s&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;principalement \u00e0 l\u2019occasion ou en pr\u00e9vision de mouvements de gr\u00e8ve&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;se montent \u00e0 1,25&nbsp;million de dollars (21&nbsp;millions de dollars en valeur actuelle, ou 17&nbsp;millions d\u2019euros).<\/p>\n\n\n\n<p>Autre d\u00e9bouch\u00e9 prometteur pour l\u2019industrie de la&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;douleur aveuglante et suffocante&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;: les colonies. En novembre&nbsp;1933, sir Arthur Wauchope, le Haut-Commissaire britannique en Palestine, r\u00e9clame sa part du produit miracle. Dans un courrier au bureau des colonies, il plaide&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Je consid\u00e8re que le gaz lacrymog\u00e8ne serait un agent hautement utile entre les mains des forces de police en Palestine pour disperser les rassemblement ill\u00e9gaux et les foules \u00e9meuti\u00e8res, particuli\u00e8rement dans les rues tortueuses et \u00e9troites des vieux quartiers de la ville, o\u00f9 l\u2019usage d\u2019armes \u00e0 feu peut provoquer des ricochets conduisant \u00e0 des pertes disproportionn\u00e9es en vies humaines.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dispersion et d\u00e9moralisation<\/h3>\n\n\n\n<p>Une demande similaire \u00e9mane en&nbsp;1935 de la Sierra Leone, o\u00f9 les administrateurs coloniaux sont confront\u00e9s \u00e0 des gr\u00e8ves pour des augmentations de salaire. Puis c\u2019est au tour de Ceylan, le futur Sri Lanka. Instruction est donn\u00e9e au nouveau secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat aux colonies britannique, Malcolm MacDonald, d\u2019\u00e9laborer une politique globale du gaz lacrymog\u00e8ne. \u00c0 cette fin, il dispose d\u2019une liste recensant les lieux o\u00f9 cette arme a fait la preuve de son efficacit\u00e9&nbsp;: en Allemagne, o\u00f9 elle a servi contre les gr\u00e9vistes de Hambourg en&nbsp;1933&nbsp;; en Autriche, o\u00f9 elle a excell\u00e9 contre les communistes en&nbsp;1929&nbsp;; en Italie, o\u00f9 elle vient d\u2019\u00eatre incorpor\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9quipement de base des forces de l\u2019ordre&nbsp;; ou encore en France, o\u00f9 son usage est d\u00e9j\u00e0 banalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant cette p\u00e9riode, le gaz lacrymog\u00e8ne devient pour les \u00c9tats un moyen privil\u00e9gi\u00e9 de faire obstacle aux demandes de changement. Sa fonction bifide, \u00e0 la fois physique (dispersion) et psychologique (d\u00e9moralisation), para\u00eet id\u00e9ale pour contenir les tentatives de r\u00e9sistance aux mesures impopulaires. Comme, de surcro\u00eet, on peut d\u00e9sormais gazer en toute l\u00e9galit\u00e9 des manifestants pacifiques ou passifs, les autorit\u00e9s n\u2019ont plus \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter des luttes collectives non violentes. Le \u00ab&nbsp;lacrymo&nbsp;\u00bb s\u2019est impos\u00e9 comme une arme multifonction capable non seulement de stopper une manifestation, mais aussi de saper toute forme de d\u00e9sob\u00e9issance civile.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fonction politique a perdur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Alors que l\u2019usage de toutes les armes chimiques est interdit par les trait\u00e9s internationaux dans le cadre des guerres, les forces de l\u2019ordre restent, au niveau national, plus que jamais autoris\u00e9es \u00e0 d\u00e9ployer du gaz toxique sur les individus ou les cort\u00e8ges de leur choix. Un policier peut ainsi arborer un atomiseur de gaz lacrymog\u00e8ne \u00e0 sa ceinture, tandis qu\u2019un militaire n\u2019en a pas le droit. L\u2019acceptation quasi unanime de cette incoh\u00e9rence contribue pour beaucoup \u00e0 la florissante prosp\u00e9rit\u00e9 de l\u2019industrie du maintien de l\u2019ordre \u2014 et aux larmes des contestataires du monde entier.<\/p>\n\n\n\n<p>Anna FeigenbaumChercheuse \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bournemouth (Royaume-Uni). Auteure de&nbsp;<em>Tear Gas. From the Battlefields of World War I to the Streets of Today,<\/em>&nbsp;Verso, Londres, 2017.<\/p>\n\n\n\n<p>(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nh1\">1<\/a>)&nbsp;\u00ab&nbsp;<a href=\"http:\/\/physiciansforhumanrights.org\/blog\/tear-gas-or-lethal-gas.html\">Tear gas or lethal gas&nbsp;? Bahrain\u2019s death toll mounts to 34<\/a>&nbsp;\u00bb, Physicians for Human Rights, New York, 16&nbsp;mars&nbsp;2012.<\/p>\n\n\n\n<p>(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nh2\">2<\/a>)&nbsp;\u00ab&nbsp;<a href=\"https:\/\/emergency.cdc.gov\/agent\/riotcontrol\/factsheet.asp\">Facts about riot control agents<\/a>&nbsp;\u00bb, Centers for Disease Control and Prevention, Atlanta, 21&nbsp;mars&nbsp;2013.<\/p>\n\n\n\n<p>(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nh3\">3<\/a>)&nbsp;Cit\u00e9 dans Gerard J. Fitzgerald, \u00ab&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2376985\/\">Chemical warfare and medical response during World War I<\/a>&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>American Journal of Public Health,<\/em>&nbsp;no&nbsp;98, Washington, DC, avril&nbsp;2008.<\/p>\n\n\n\n<p>(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nh4\">4<\/a>)&nbsp;Jean Pascal Zanders, \u00ab&nbsp;The road to Geneva&nbsp;\u00bb, dans&nbsp;<em>Innocence Slaughtered. Gas and the Transformation of Warfare and Society,<\/em>&nbsp;Uniform Press, Londres,&nbsp;2016.<\/p>\n\n\n\n<p>(<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/05\/FEIGENBAUM\/58627#nh5\">5<\/a>)&nbsp;Seth Wiard, \u00ab&nbsp;<a href=\"https:\/\/scholarlycommons.law.northwestern.edu\/cgi\/viewcontent.cgi?article=2572&amp;context=jclc\">Chemical warfare munitions for law enforcement agencies<\/a>&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>Journal of Criminal Law and Criminology,<\/em>&nbsp;vol. 26, no&nbsp;3, Chicago, automne&nbsp;1935.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire aussi le&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2018\/06\/A\/58724\">courrier des lecteurs<\/a>&nbsp;dans notre \u00e9dition de juin 2018.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lien vers l&rsquo;article Comme les manifestants fran\u00e7ais \u2014 ceux de Mai 68, mais aussi ceux qui se mobilisent pour la \u00ab&nbsp;zone \u00e0 d\u00e9fendre&nbsp;\u00bb de Notre-Dame-des-Landes ou contre la s\u00e9lection universitaire \u00e0 Nanterre&nbsp;\u2014, les protestataires du monde entier font une exp\u00e9rience commune&nbsp;: l\u2019inhalation de gaz lacrymog\u00e8ne. En un si\u00e8cle, cette arme pr\u00e9sent\u00e9e comme inoffensive s\u2019est impos\u00e9e &hellip; <a href=\"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/2024\/04\/22\/des-tranchees-de-1914-a-notre-dame-des-landes-gaz-lacrymogene-des-larmes-en-or\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Des tranch\u00e9es de 1914 \u00e0 Notre-Dame-des-Landes Gaz lacrymog\u00e8ne, des larmes en or<\/span>  <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-177","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-francaise"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/177","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=177"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/177\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1629,"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/177\/revisions\/1629"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=177"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=177"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/alexandersreng.duckdns.org\/lacrymo\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=177"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}