Petite Mythologie du Lacrymogène

Gaz lacrymos : c’est juste pour les civils !

Lien vers l’article

ANTONIO FISCHETTI· LE 6 DÉCEMBRE 2019

C’est un paradoxe qui prête à confusion : les armes chimiques sont interdites en temps de guerre mais pourtant, le gaz lacrymo – qui est considéré comme telle – est autorisé en temps de paix et sur des civils. Quelques éléments de réponses ci-dessous.

En théorie, les gaz lacrymos devraient être interdits par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques de 1993, dont la France est signataire. Cette convention fait toutefois la différence entre les gaz indubitablement mortels – genre sarin ou ypérite – et les lacrymogènes utilisés dans les manifs, qu’elle appelle poliment des « agents de lutte antiémeute », définis comme des substances entraînant « une irritation sensorielle ou une incapacité physique disparaissant à bref délai après qu’a cessé l’exposition ».

Cependant, cette distinction est tout de même étrange, car le lacrymo est par définition, qu’on le veuille ou non, une arme chimique. Pour s’en sortir en beauté, la convention stipule que « chaque État partie s’engage à ne pas employer d’agents de lutte antiémeute en tant que moyens de guerre ». Autrement dit, on ne peut pas utiliser de lacrymos en temps de guerre contre des soldats…, mais on le peut contre des civils en temps de paix ! Quelle logique là-dessous ? Allez savoir…

La convention de 1993 s’inscrit dans la longue histoire de la guerre chimique, qui a débuté pendant la Grande Guerre. On considère que c’est la France qui a fait le tout premier pas, en août 1914, en aspergeant les tranchées allemandes d’un gaz irritant mais non mortel. Les Allemands mettront un peu de temps à répliquer, en avril 1915, mais ils ne feront pas les choses à moitié (c’est le caractère allemand), puisqu’ils inaugureront le gaz moutarde, ce qui ouvrira la voie à toutes les horreurs qu’on sait.

Interdites car accessibles à tous

Après tout, quand on y réfléchit, pourquoi interdire les armes chimiques ? Parce qu’elles font plus souffrir que les armes traditionnelles ? Ce n’est pas évident. Être brûlé vif ou enseveli sous des gravats n’est pas forcément plus agréable qu’être asphyxié. Quant au manque de discrimination entre civils et militaires, les armes classiques ne font guère mieux, comme on peut le constater chaque jour en Syrie.

En fait, si l’on a interdit les armes chimiques, c’est surtout parce que les pauvres pouvaient se les payer. Dans un texte consacré au sujet, le Sénat l’admet explicitement : « L’utilisation des armes chimiques par des pays du Sud avait clairement illustré les dangers liés à la multiplication du nombre de détenteurs d’armes chimiques, due pour l’essentiel au faible coût de celles-ci. » Une autre motivation étant « l’écrasante supériorité chimique soviétique ».

L’interdiction de telle ou telle arme est motivée par des convenances politiques, et on se pare ensuite de beaux principes pour faire joli. Sinon, pourquoi les lacrymos seraient-ils interdits en temps de guerre et autorisés en temps de paix ? Mais il est vrai que lorsque ça pète sérieusement, il vaut toujours mieux être soldat que civil, c’est une constante dans tous les conflits.

Gaz lacrymos : l’outil de la répression

ANTONIO FISCHETTI· LE 4 DÉCEMBRE 2019

Sous prétexte qu’ils ne tuent pas, les lacrymos sont utilisés à tout bout de champ. Il s’agit pourtant d’armes chimiques. En tant que telles, elles sont interdites en temps de guerre…, mais autorisées contre les civils en temps de paix. Des moyens légaux et très commodes pour restreindre la liberté de manifester.

Aujourd’hui, pas besoin d’être un black bloc cagoulé et lanceur de pavés pour se prendre des lacrymos dans la gueule. Femmes, enfants, retraités, tout le monde y a droit. (Si vous n’avez jamais expérimenté les lacrymos, imaginez qu’on vous verse du poivre dans les yeux pendant qu’on vous appuie fortement sur la poitrine.)

D’une certaine façon, on pourrait dire que les lacrymos sont un progrès. Avant l’avènement de cette technologie, les policiers tiraient allègrement à balles réelles sur les manifestants. Cela ne fait pas si longtemps que la pratique a cessé (en France, les derniers tirs sur la foule datent de 1961 en métropole et de 1974 en Martinique).

Le problème, c’est que cette humanisation policière s’est vite transformée en escalade répressive. Et c’est facile. Il suffit de quelques jets de canettes de bière (vides, en plus, comme si cela risquait d’égratigner quelque peu les Robocop) pour que les CRS arrosent la foule à coups de centaines de lacrymos : parfait pour dissuader les plus pacifiques de défiler. Au pire, on infiltre – un grand classique – deux ou trois flics parmi les black blocs, et le tour est joué.

Or l’usage des lacrymos entre théoriquement dans le cadre de l’article R. 434–18 du Code de la sécurité intérieure, qui a le mérite d’être très clair : «  Le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace, selon le cas. » Sauf que le déluge de lacrymos déversé sur les « gilets jaunes » est tout sauf nécessaire et proportionné.

Les gaz lacrymos ne sont pas seulement défensifs

Le 1er décembre 2018, 15 000 grenades ont été balancées sur Paris en quelques heures. Elles ont été lancées sur des enfants, des femmes avec des poussettes, des handicapés en fauteuil roulant, des manifestants pacifiquement assis, et le tout dans des rues étroites où les paisibles badauds crachaient leurs poumons sans pouvoir s’enfuir (ou alors, au risque de dangereuses bousculades).

Les gaz lacrymos ne sont pas seulement défensifs, ils sont le fer de lance d’une stratégie offensive. Sans même attendre de recevoir les premiers projectiles, les flics éjaculent leurs grenades pour bloquer et disloquer les cortèges. Du point de vue policier, on comprend la logique. Cela permet de faire un tri entre les manifestants « pacifiques » – qui se barrent au premier gazage – et les « irréductibles », ainsi plus faciles à isoler et à arrêter.

C’est un peu l’inverse de ce que, dans Mythologies, ­Roland Barthes disait à propos des publicités pour détergents : «  La ­saleté n’est plus arrachée de la surface, elle est expulsée de ses loges les plus secrètes. » Avec les lacrymos, la « saleté » est accrochée avant d’être « traitée ».

À ça près que le tri est très discutable, comme le relevait le rapporteur spécial des Nations unies dans un rapport de 2012 : « Le recours au gaz lacrymogène ne permet pas de faire de distinction entre les manifestants et les tiers, observateurs ou passants par exemple, ni entre les personnes en bonne santé et celles dont l’état de santé est défaillant.  » Cela rejoint l’analyse de la chercheuse anglaise en sciences sociales Anna Feigenbaum, auteure de Petite histoire du gaz lacrymogène (éditions Libertalia). Elle estime que « son usage vise à semer délibérément la confusion dans une foule – et peut ainsi la « ridiculiser » et l’affaiblir par la suffocation et la nausée » et qu’à ce titre « le lacrymo peut être traîné devant les tribunaux au nom de la liberté de parole et d’assemblée ».

Le pire, c’est qu’il est interdit de se protéger des lacrymos. Si vous venez en manif avec un masque, on considère que vous avez l’intention d’être violent. Or c’est justement l’inverse : comme les flics arrosent tout le monde indifféremment, on peut se faire gazer sans être un casseur. Et dès lors, ce n’est que pure logique, se protéger du gazage ne signifie pas qu’on est casseur. C’est juste de la légitime défense de la part de quelqu’un qui n’a rien fait de répréhensible.

Une banalisation abusive des lacrymos

En plus, même du point de vue du maintien de l’ordre, pas sûr que les lacrymos soient vraiment utiles. Plusieurs études de psychologie sociale ont montré qu’ils avaient plutôt tendance à exciter les manifestants. Un rapport à paraître relate une enquête menée par le biologiste et enseignant Alexander Samuel sur des « gilets jaunes », gazés ou non. Eh bien, les premiers « exprimaient 20 % de plus de perceptions d’humiliation et de honte à cause du comportement des forces de l’ordre  », ce qui, poursuit-il, « pourrait être un facteur aggravant des violences des « gilets jaunes »  ».

On ne va pas regretter les tirs à balles réelles dans les foules. Les lacrymos sont peut-être plus démocratiques que les mitrailleuses, mais leur banalisation abusive relativise quelque peu ce côté démocratique. Et puis, si les flics tiennent tant à gazer les foules pour ne pas perdre la main, suggérons-leur de balancer du protoxyde d’azote… Autrement dit, du gaz hilarant. Au moins, il y aurait plus de monde dans les manifs.

Les lacrymos, au-delà des larmes

ANTONIO FISCHETTI· LE 4 DÉCEMBRE 2019

Scientifiquement parlant, c’est un abus de langage : le fameux « gaz lacrymogène » n’est pas un gaz à proprement parler, mais un nuage de gouttelettes. Son composant actif répandu est les produit chimique baptisé CS (de son vrai nom o-chlorobenzylidène-malonontrile). Le lacrymo ne serait pas toxique, dit-on, mais seulement désagréable. Passons sur les tirs tendus dans la foule – une pratique répandue, comme le savent tous les manifestants et le prouvent de nombreuses vidéos. A part ça, il a quand même été démontré que les lacrymos peuvent déclencher toutes sortes de troubles : difficultés respiratoires, nausées et, dans les cas plus graves, œdèmes pulmonaires, hémorragies internes, voire décès dans des espaces confinés (prisons, notamment). Des effets cancérigènes ont même été soulevés par certaines études…
Il y a aussi la question du cyanure. Ce produit extrêmement toxique n’est pas contenu directement dans les lacrymos, mais il est métabolisé dans l’organisme quand on respire ces gaz. Alexander Samuel, docteur en biologie et enseignant en lycée, s’est penché là-dessus, et après avoir passé au crible toute la littérature scientifique, il est formel : « La présence de cyanure a été prouvée dans des études avec des animaux ». Et il n’est pas le seul. Le toxico-chimiste André Picot, éminent directeur de recherche honoraire au CNRS, est tout aussi catégorique : « Il est absolument certain qu’il y a du cyanure métabolisé dans l’organisme. » La seule question n’est donc pas de savoir si l’inhalation de lacrymos produit du cyanure – ça, c’est acquis-, mais si ce poison est à une concentration toxique ou pas.
Jusqu’ici, les scientifiques estimaient que le taux de cyanure était faible… Mais Alexander Samuel n’est pas du même avis : « les précédentes études avaient été faites sur une grenade lancée à 20m, mais ce n’est pas la même chose que si on est noyé sous des dizaines de grenades. Là, les doses peuvent être beaucoup plus importantes. » André Picot va exactement dans le même sens : « Il n’y a jamais eu de mesures effectuées sur des manifestants. Il y a bien eu des études menées par des militaires, mais elles n’ont jamais été rendues publiques. Et les gens qui reçoivent des lacrymogènes tous les samedis finissent par épuiser leurs systèmes de défense contre le cyanure. »
Le 1er mai, à Paris, avec une équipe de médecins, Alexander Samuel a donc décidé d’utiliser un kit de mesures pour analyser le taux de cyanure chez les manifestants : « Nous avons fait les mesures avant et après la manif, et sur 6 kits de mesures, tous sont devenus violets, ce qui montre la présence de cyanure à un taux élevé. Lors de la manif du 8 juin, on a fait les mesures quantitatives, et on n’a pas trouvé de cyanure avant gazage aux lacrymogènes, et un taux de 0,75 mg/l après gazage alors que le seuil de danger est théoriquement de 0,25 à 0,5. »
Même s’il faut rester prudent avant d’affirmer quoi que ce soit -et les conditions dans lesquelles ont été faites ces mesures sont contestées, par des scientifiques (il est vrai que le protocole est discutable, scientifiquement parlant)-, la controverse est loin d’être close. Cyanure ou pas, ce qui est certain, c’est le faible nombre de travaux sur la toxicité des lacrymos. Et donc, sur les preuves de leur non-toxicité.